Il existe un mythe universel, une trame narrative que l’on retrouve dans tous les mythes fondateurs mais aussi dans de nombreuses œuvres littéraires et cinématographiques. Ce monomythe, c’est le voyage du héros, un concept formalisé par Joseph Campbell, grand érudit américain du siècle dernier. Selon lui, ce monomythe porte en lui la recette magique qui peut faire de chacun d’entre nous un héros.

Nous sommes en 1930 et Joseph Campbell, 23 ans, rentre aux États-Unis dans l’espoir d’y trouver un emploi après avoir étudié en France et en Allemagne. Il est diplômé en biologie, mathématiques, littérature et parle 10 langues dont le français, le sanskrit, l’allemand ou encore le japonais.

Seulement voilà, à son retour, c’est la grande dépression donc du travail, il n’y en a pas. Qu’à cela ne tienne, Joseph Campbell part vivre à l’abri du monde dans une cabane isolée en pleine forêt pour se consacrer à la lecture de tous les mythes du monde. Une entreprise follement ambitieuse qui l’occupera près de 5 ans à raison de 9h de lecture par jour. Selon lui, c’est durant cette période qu’il a le plus appris.

Une passion pour la culture amérindienne

Cette passion pour les mythes du monde ne sortait pas de nulle part. Enfant, il avait visité le muséum d’histoire naturelle américain avec son père et s’était passionnée pour la culture amérindienne et ses mythes ainsi que le chamanisme. Il avait alors constaté que des symboles chrétiens se cachaient dans la culture amérindienne, ce qui l’intrigua beaucoup. Cela l’avait amené à effectuer des recherches plus poussées et à réaliser que les religions et les mythes étaient liés. Les mêmes symboles, les mêmes archétypes se retrouvaient dans des cultures pourtant très éloignées, géographiquement et chronologiquement.

Le héros aux mille et un visages

Après ces années de lecture, il revient au monde avec une théorie fascinante, celle du monomythe, qu’il présente dans un livre intitulé Le héros au 1000 et 1 visages. Il y développe l’idée qu’il existerait un lien entre tous les mythes du monde, une trame commune qu’il résume ainsi dès l’introduction de l’ouvrage :

“Un héros s’aventure à quitter le monde du quotidien pour un territoire aux prodiges surnaturels : il y rencontre des forces fabuleuses et y remporte une victoire décisive. Le héros revient de cette mystérieuse aventure avec la faculté de conférer des pouvoirs à ses proches.”

L’intérêt de ce monomythe ne réside donc pas dans le voyage en lui-même mais dans ce que le héros va découvrir en chemin : la remise en question de ses certitudes, le fait d’affronter ses peurs et ses démons, de se surpasser pour devenir le héros qui sommeille en lui.

Joseph Campbell

Les étapes du monomythe :

Le monde ordinaire
Au départ, le héros vit une petite vie tranquille. Il est plus ou moins satisfait de son sort mais a priori, rien ne le prédestine à vivre une quelconque aventure. C’est un héros qui s’ignore mais le lecteur / spectateur, lui, sait que ce personnage n’est pas exactement comme tout le monde. Il lui manque quelque chose qu’il devra aller chercher. Il ne naît pas héros, il devra mériter ce statut.

L’appel
Vient alors l’appel. Le point de départ de l’histoire. Souvent, c’est un détail, un point de bascule qui change tout. Un lapin blanc pour Néo dans Matrix. L’arrivée d’une lettre pour Harry Potter. Un rien peut tout déclencher.

Le refus de l’aventure
Lorsque l’appel arrive, le héros n’est pas toujours enclin à y répondre. Tel Bilbot le Hobbit qui n’avait pour toute ambition dans la vie que de dérouler sa petite routine, le héros hésite. Il résiste, refuse.

Le départ
Mais cette hésitation est le plus souvent de courte durée. Soit parce que l’appel de l’aventure est le plus fort, soit parce que malgré son refus, le destin le rattrape. Il répond donc à l’appel de l’aventure et toute sa réalité bascule.

L’aide
Il se met donc en chemin et reçoit alors une aide providentielle qui lui permettra d’accomplir sa mission. Que ce soit un nouveau pouvoir, une rencontre avec une figure protectrice, un magicien ou une fée, on lui remet une arme secrète… Peu importe la forme qu’elle prendra, cette aide incarne la bonne étoile du héros, elle est la preuve que sa quête est bel et bien héroïque puisque le destin l’accompagne avec force et bienveillance. On peut même découvrir l’existence d’une prophétie narrant le rôle déterminant du héros.

Les épreuves
Commence alors le véritable chemin initiatique, semé d’embûches et d’ennemis, que le héros devra vaincre pour atteindre son but. Ce sont ces épreuves qui vont l’amener à se surpasser, à se surprendre lui-même en prenant conscience de ses capacités immenses. Mais au cours du voyage, il devra surtout s’affronter lui-même, vaincre ses faiblesses, ses doutes et son ego pour révéler sa nature héroïque. C’est là la véritable épreuve, le véritable objet de ce voyage.

L’apothéose
Au bout du voyage, il triomphe et c’est réellement un nouvel homme qui se dévoile. Il cesse d’être un être humain entravé par son corps, ses conditionnements et ses peurs, il est libéré de ces limitations et peut alors incarner le héros qu’il a au fond de lui.

Le retour
Ce n’est que lorsque le héros revient parmi les siens, une fois sa mission accomplie, que la quête prend fin. Il va ensuite devoir diffuser dans la société ce qu’il a appris du monde, de la vie ou de la nature humaine.

Mais de nombreux obstacles se dressent bien souvent sur sa route au cours de cette dernière étape. Soit qu’on l’empêche de rentrer, tel Ulysse après la guerre de Troie. Soit parce qu’une fois rentré, il se trouve confronté à l’indifférence et l’incrédulité de ceux restés à la maison et qui n’ont bien souvent aucune idée de ce que le héros a traversé. Ils ne le croient pas, ne comprennent pas sa sagesse nouvelle et ne souhaitent pas forcément évoluer. Le héros se retrouve donc isolé, seul parmi tous, dans l’impossibilité de transmettre ses messages.

Voilà pourquoi un nouvel héros devra prendre la relève, faire ce voyage initiatique pour à son tour revenir et tenter d’éveiller les consciences.

Le monomythe dans la littérature au cinéma

Ce modèle se retrouve dans tous les mythes de toutes les cultures mais il est aussi présent dans de nombreux livres ou films : l’œuvre de Tolkien, du seigneur des anneaux au Hobbit, Harry Potter, Matrix, Star Wars et tant d’autres.

D’ailleurs, l’œuvre de Campbell a inspiré bien des scénaristes et écrivains. La lecture de ses livres et entre autre celle du Héros aux 1000 et un visages a ainsi profondément marqué George Lucas qui s’en est inspiré pour écrire les scénarios de Star Wars. En 1983, il invite même le professeur chez lui pour visionner les 3 premiers épisodes de la saga. Dans son livre Mythologie et épanouissement personnel, Campbell raconte ses impressions après la séance :

« Je pouvais voir ma matière là-dedans, il n’y avait aucun doute possible. (…) Lucas utilisait de façon systématique les archétypes dont il avait pris connaissance en lisant mes œuvres – d’après ses propres mots. (…) Cette série est une véritable pièce en trois actes : l’appel de l’aventure ; le chemin des épreuves ; la réconciliation avec le père et le repassage du seuil. (…) Je suis très honoré de savoir que mon petit livre a fait ce que je souhaitais qu’il fasse, à savoir inspirer un artiste dont l’œuvre émeut vraiment le monde. »

Au-delà du parcours héroïque, un parcours initiatique

C’est cette dimension spirituelle et philosophique qui fait tout l’intérêt de la saga Star Wars et qui explique son si grand succès, bien plus que les scènes de guerre ou les effets spéciaux.

Le fait de situer l’action dans un espace-temps lointain (il y a bien longtemps dans une galaxie lointaine) ajoute à cette impression de mythe universel, tout comme l’idée d’une force supérieure, créatrice ou destructrice selon le côté que l’on choisit d’incarner. Au départ, Georges Lucas voulait l’appeler Dieu, c’est Joseph Campbell qui lui conseilla d’opter pour quelque chose de moins clivant afin que tout le monde, croyant ou non, puisse s’y identifier. Il choisit donc de l’appeler “la force”.

Nous sommes nos choix

L’idée qu’il y a en nous le pire et le meilleur et que le héros doit trouver en lui la force d’incarner ce en quoi il croit se retrouve dans Harry Potter, lorsque le sorcier Dumbledore explique à Harry, le jeune héros, que ce sont nos choix qui nous définissent.

Mais alors, si toutes les histoires sont basés sur le même modèle, comment ça se fait qu’on continue à se laisser emporter ? À quoi sert ce monomythe ?

Les mythes ont longtemps servi à expliquer des phénomènes que la science ne permettait pas encore d’élucider, comme la succession du jour et de la nuit, le tonnerre, le fil des saisons ou la raison de notre présence sur terre. Ils nous apportaient des réponses. Car au-delà du plaisir de se laisser porter par une histoire, l’homme a toujours cherché à mieux comprendre le monde : quel sens ça a, tout ça ? Pourquoi on est là ? D’où vient-on ?

Mais les mythes ont également joué un autre rôle pour l’humanité, un rôle de guidance et d’inspiration. Chaque mythe porte en lui un mode d’emploi nous expliquant la marche à suivre pour nous permettre d’incarner le héros qui sommeille en nous. Le rôle du monomythe n’est pas de nous apprendre à changer le monde mais de nous amener à nous changer nous-mêmes, à révéler le meilleur de nous-mêmes.

Le héros, c’est chacun d’entre nous. L’histoire du héros, c’est la notre.

Le fait que ce schéma narratif existe depuis si longtemps et se transmette de générations en générations, mythe après mythe, livre après livre, film après film, laisse songeur. C’est comme si on nous racontait la même histoire depuis des siècles sans qu’on s’en lasse jamais, tant elle nous fait du bien, nous inspire, nous pousse à nous surpasser.

Tous ces mythes sont en réalité une entité à part entière, immortelle comme les dieux et les déesses, une force supérieure qui se trouve en nous, nous imprègne et inspire aux hommes de nouvelles histoires inspirantes pour permettre à l’humanité de grandir et d’évoluer.

Comme une boîte à outils, un mode d’emploi laissé à la disposition de tous, et qui nous indique le chemin à suivre. À nous de choisir de l’écouter, de répondre à l’appel, d’entreprendre ce voyage initiatique pour devenir notre propre héros.

Le monomythe de Joseph Campbell, ne concerne cependant que les hommes, de son propre aveu. Pour pallier ce manque, Maureen Murdock, auteure, psychothérapeutes et spécialiste de l’œuvre de Campbell définit donc le voyage de l’héroïne. Pour le découvrir, rendez-vous ici.