L’association Code Animal se bat depuis 2001 contre la captivité animale, Alexandra Morette, sa présidente, et l’équipe qu’elle a constituée en la reprenant en 2018, tente de sensibiliser les élus politiques pour les amener à faire changer les lois et les mentalités. Elle intervient également dans les écoles pour sensibiliser les jeunes générations à cette problématique bien plus large qu’on ne pourrait le penser. Car derrière la question de la captivité, se joue celle de notre rapport à l’environnement, à la nature, à notre propre liberté et au sens qu’on souhaite donner à nos vies.

Depuis toujours, on est habitué à voir des animaux enfermés. Tellement habitués que la plupart d’entre nous a même oublié de se demander quoi en penser. On visite aquariums, cirques et zoos. On s’extasie devant ces animaux mignons, effrayants ou majestueux. On se rassure : ici, ils sont bien nourris, protégés, on prend soin d’eux, et puis ils n’ont pas l’air malheureux. On s’arrange avec notre conscience, on fait semblant d’oublier que ces animaux sont privés de liberté juste pour notre bon plaisir.

De nombreuses personnes ne voient pas ce qu’il pourrait y avoir de mal à enfermer un animal d’Afrique du sud dans un enclos d’Europe de Nord pour que des occidentaux en mal d’exotisme aillent les admirer le dimanche après-midi. On estime normal de contrôler les animaux, comme on pense contrôler la nature. L’homme, super-prédateur, a droit de vie ou mort sur le règne animal et végétal. Il contrôle et possède mais ce faisant, il se dépossède de l’essentiel, à savoir les écosystèmes sur lequel son fragile équilibre repose, l’exposant à toujours plus de catastrophes et de virus.

Fut un temps, on faisait pareil avec les êtres humains jugés exotiques, on les enfermait dans des cages et les gens passaient devant pour les regarder, fascinés par leur différence et rassurés à l’idée de n’être pas comme eux, enfermés. Tout le monde trouvait ça normal alors qu’aujourd’hui, cette simple idée nous fait frémir. Gageons que dans quelques années, il en sera de même pour la captivité animale.

C’est précisément pour parvenir à faire changer les mentalités qu’Alexandra et son équipe se battent au quotidien, contre les lobbys, contre notre archaïsme, contre des habitudes si ancrées qu’on ne les discute plus. Nous l’avons rencontrée pour parler de cette cause essentielle.

Sophie Wyseur, vice-présidente et Alexandra Morette, présidente de Code Animal

Brunhilde : Peux-tu nous raconter l’histoire de cette association, Code Animal ?

Alexandra Morette : Elle a été fondée en 2001 par Franck Schrafstetter, il me l’a donnée en 2018 parce qu’il devait partir pour des raisons personnelles et que si je ne la reprenais pas, elle fermait. Ça a été une lourde responsabilité : tenir l’image, la réputation et le sérieux de l’association, au début ça m’a mis la pression mais aujourd’hui ça va beaucoup mieux. Quand j’ai repris l’association, il y avait déjà un réseau et des adhérents mais la communication avait été un peu laissée à l’abandon donc il a fallu apporter une nouvelle équipe, redéfinir la vision à court, moyen et long terme, poser les valeurs, les axes de campagne, affûter nos outils stratégiques et communiquer un peu plus. Bref, dépoussiérer l’association pour la remettre sur des rails.

Une de nos missions principales, c’est de faire de la sensibilisation auprès d’élus politiques, que ce soit des élus locaux, nationaux ou européens, parce qu’on considère que sans changement de lois, il ne peut pas y avoir de changements pérennes de société et que nos opposants sont déjà dans la sphère politique en tant que lobbyistes. Il fallait donc apporter une contre-voix avec des arguments fondés parce que les arguments d’en face sont plus dogmatiques que scientifiquement fondés : ils parlent de bio-conservation pour les zoos, de sauvegarde d’emplois, de bien-être animal dans les cirques. Or aucune thèse scientifique ne valide ces propos donc il nous semble important de les remettre en cause et de proposer des alternatives viables.

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B : Sur d’autres sujets environnementaux, comme l’utilisation de pesticides par exemple, on voit que les lobbyistes n’hésitent à faire produire des études qui vont dans leur sens pour convaincre l’opinion publique. Est-ce le cas également concernant la cause animale ?

AM : Sur les animaux, il y a un changement profond de mentalité, une remise en question assez large. C’est une vraie lame de fonds qui vient totalement modifier notre vision des choses concernant l’exploitation animale. Donc ce type de stratégie ne marche plus aussi bien. Même s’ils essayaient, ce serait très simple de produire des études pour les contrecarrer. Et puis leurs arguments ne font pas le poids face à des images d’animaux en cages. Les politiques voient ce changement de mentalité arriver et comme il s’agit de leur électorat, ils évoluent eux aussi sur la question.

B : Comment fait-on pour que les gens n’aient plus envie d’aller dans les zoos ?

AM : L’idée, c’est de remettre en question le discours marketing et de proposer une autre vision : les gens savent qu’il y a un problème en voyant des animaux encagés pour leur divertissement mais ils vont le raccrocher au discours marketing de conservation et de confort animal pour se donner bonne conscience. L’idée c’est de détruire ce discours marketing pour qu’il ne reste plus que les images des animaux en cage. C’est notre vocation. Le but n’est pas de faire du mal aux structures économiques, on n’est pas dans une bataille humaine mais dans une bataille idéologique. C’est quelque chose qui fonctionne très bien concernant les cirques où aujourd’hui, les gens ne voient plus que les animaux encagés, il faut qu’on arrive au même résultat pour les zoos. Et je suis convaincue qu’on y arrivera.

B : Il n’y a qu’à voir ce qui s’est passé concernant les cétacés : il y a 10 ans, le discours qui disait qu’il fallait fermer les delphinariums était minoritaire, aujourd’hui c’est l’inverse.

AM : C’est le film Blackfish qui a vraiment permis de faire évoluer les mentalités, il a fait très mal à l’industrie. Aujourd’hui il y a une grande baisse de la fréquentation de ce type d’endroits. J’ai l’impression que l’opinion publique prend de plus en plus en compte le fait que les animaux sont des êtres vivants, tout comme nous, qu’ils ont des émotions et des ressentis. Aujourd’hui, dire qu’un animal est un être sensible au même titre que les humains, ce n’est plus dogmatique, c’est avéré.

Quand on en prend conscience et qu’on voit la réalité des animaux encagés, on se demande plus volontiers ce que ça nous ferait si on subissait le même traitement. C’est une réflexion nouvelle, on ne se posait pas ce type de questions il y a 20 ans.

B : Est-ce que vous faites une différence entre les captivités qui entraînent une souffrance manifeste et les zoos plus élaborés qui se targuent d’offrir aux animaux un confort de vie parfois même supérieur à celui qu’ils pourraient connaître en liberté ?

AM : Pour nous c’est pareil. C’est l’idéologie de la captivité qui pose problème. On enferme des animaux qui ne devraient pas être là, point. Le problème n’est pas la taille ou l’aménagement de l’enclos, même si ça compte évidemment, c’est l’existence même de l’enclos.

Bien sûr que des animaux mal nourris enfermés dans des cages exiguës en plein soleil sur un parking, c’est pire que tout. Mais il y a d’autres animaux qui, en tant qu’humain, nous donnent l’impression de ne pas souffrir et peuvent même donner la sensation d’être en semi liberté parce que l’architecture du zoo est conçu pour laisser penser ça, justement pour s’adapter à cette évolution sociétale qui ne veut plus voir d’animaux derrière des barreaux, donc on a changé les barreaux par du plexiglas mais malgré tout, l’animal est toujours enfermé donc c’est une illusion de liberté.

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Il y a aussi un problème d’artificialité dans le cadre de vie qu’on propose à ces animaux. Par exemple, les enclos des tigres, même s’ils nous paraissent grands, sont beaucoup trop petits. Dans la nature, ce n’est pas juste quelques centaines de m2 dont ils ont besoin pour vivre mais des dizaines de km2. Il y a aussi une artificialité dans la socialisation. Pour reprendre l’exemple des tigres, ce sont des animaux solitaires mais ils sont pourtant détenus en groupes, avec bien sûr aucune possibilité de choisir leurs colocataires. Au contraire, il y a des éléphants détenus seuls alors que ce sont des animaux grégaires. Il y a aussi une artificialité de la nourriture : par exemple pour le guépard, comme on n’a pas vraiment de données concernant son régime alimentaire dans la nature, on s’appuie sur celui du chat domestique, ce qui n’a aucun sens. Et je ne parle pas de l’artificialité du climat, avec des animaux venant de régions très différentes qui sont tous détenus dans un climat tempéré auquel ils ne sont pas adaptés.

B : Que dire de cet argument brandi par les zoos qui expliquent que les animaux ont une plus grande espérance de vie en captivité qu’en liberté ?

AM : Mais qu’est-ce que ça veut dire vivre plus longtemps ? On peut vivre jusqu’à 90 ans dans une prison où on sera bien soigné, est-ce qu’on en a envie pour autant ? Est-ce qu’on ne préfèrera pas vivre moins longtemps, en prenant le risque de tomber malade mais en étant en totale liberté ? La vie, c’est pas juste un début et une fin, c’est surtout des expériences de vie.

B : En fait, ça pose la question du sens de la vie : un animal, dans la nature, va être confronté à des maladies, des prédateurs, plein de choses qui risquent d’amenuiser son espérance de vie mais au moins il vivra pleinement. Est-ce que ce n’est pas ça le plus important ? Vivre pleinement plutôt que de vivre longtemps.

AM : Exactement. On a pu expérimenter, depuis un an, la privation de liberté, à ceci près que nous, on n’est pas enfermé dans des cages. Si on veut sortir, on peut, on risque de se prendre une amende, certes, mais on peut le faire. On reste libres et malgré tout on le vit très mal. Alors imaginez les animaux dans les zoos : eux n’ont aucun choix !

Quant à l’argument de la conservation, l’idée qu’on enferme pour préserver, pour protéger, ça pose aussi des questions philosophiques : qu’est-ce qu’on veut faire ? Créer des musées du vivant pour pouvoir montrer aux enfants le dernier éléphant du monde ? Nous on est convaincus que la préservation doit se faire dans l’habitat naturel, il faut protéger les espaces pour protéger les animaux. Et nous protéger nous aussi parce que c’est ce que démontre le covid : quand on déséquilibre les écosystèmes, il y a des conséquences. On est des superprédateurs, on se croit au-dessus de la nature, mais nous dépendons tout de même d’un écosystème.

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B : L’autre argument qu’on retrouve souvent pour justifier l’existence de zoo c’est de dire « j’ai pas les moyens d’emmener mes enfants en Afrique du coup comment je fais pour lui montrer des lions ? ». Ce à quoi des militants répondent « votre enfant sait à quoi ressemble un dinosaure et pourtant il n’en a jamais vu ».

AM : Bien sûr, il y a des livres, des photos, des documentaires et puis surtout, il s’agit d’accepter que tout n’est pas accessible. Le problème avec les zoos, c’est qu’ils normalisent l’appropriation et la consommation du vivant à outrance et ça, c’est insupportable parce que ça conduit l’espèce à sa perte et nous avec. C’est donc aussi une question d’éducation, c’est pour ça qu’on intervient dans les écoles. On a aussi de la matière accessible aux professeurs sur notre site internet et c’est quelque chose qu’on veut développer à l’avenir.

B : L’homme a tendance à considérer qu’il y a la nature d’un côté et lui de l’autre, comme si c’était 2 entités séparées avec l’idée sous-jacente que l’homme est au-dessus de la nature et qu’il peut la posséder, la contrôler. Or c’est faux, l’homme fait partie de la nature et en essayant de la contrôler, il la détruit et se détruit. Est-ce que ce rapport à l’animal ne traduit pas plus globalement la nécessité de se réinsérer dans la nature en tant qu’espèce ?

AM : Bien sûr. Moi-même je l’ai vécu pendant le confinement. Je me suis dit « mince, je ne sais pas faire pousser une tomate, je ne connais rien à la nature » et ça m’a fait peur. Cultiver la terre, savoir d’où viennent les aliments, les faire pousser soi-même, c’est ce qu’il devrait y avoir de plus naturel. On nous prive de cette autonomie alimentaire alors que c’est essentiel. C’est un combat sociétal plus global que le sujet de la captivité animal mais je pense que c’est lié. Se réapproprier notre place dans le vivant en respectant la diversité, sans chercher à contrôler, éradiquer ce qui nous dérange.

B : En plus il y a quelque chose d’immuable dans tout ça. Quand tout part à vau l’eau, la terre est toujours là, les graines poussent toujours et le cycle des saisons continue. Apprendre ça aux enfants, c’est essentiel. D’ailleurs il semble que le confinement ait amené une vraie prise de conscience quant au fait que quand on est dans la nature, on se sent bien.

AM : C’est clair, et c’est ce qu’on encourage aussi. Il n’y a pas besoin d’aller en Afrique ou dans des zoos pour voir des animaux. Il y a des animaux partout pour qui veut et sait les voir. Observer une chauve-souris, un renard, un corbeau ou un pigeon, c’est tout aussi essentiel que d’aller observer un lion, une girafe ou une gazelle en Afrique. Et ces animaux-là font partie d’une biodiversité et d’un équilibre. S’ils disparaissent, il y a déséquilibre et potentiellement perte.

B : On en revient à cette manie qu’on a de vouloir hiérarchiser les choses et les êtres. Comme s’il fallait forcément qu’il y ait des animaux plus prestigieux que d’autres. Et bien évidemment, plus l’animal est fort et prédateur, plus il est noble. Comme chez les hommes où les puissants, les riches, les forts sont censés avoir plus de valeur. Est-ce que le vrai sujet, ce n’est pas le fait qu’on calque notre modèle pyramidale sur le monde animal ?

AM : Exactement, et ça, ça s’explique par tout un tas de choses. Il y a d’abord les éléments culturels, par exemple, les Walt Disney qui démontrent que certains animaux sont plus nobles que les autres, sans compter toute l’idéologie sexiste qui va avec avec l’idée qu’il faut être fort comme un lion ou un tigre, ou l’idée que les animaux imposants, comme les éléphants, dominent les autres et qu’en cela, ils sont admirables. C’est sûr qu’un vers de terre, ça semble moins sexy qu’un lion, ils sont pourtant ô combien essentiels à la terre pour nous nourrir.

Ce sont tous ces mécanismes culturels qu’il faut débloquer pour avoir une vision un peu plus déconstruite de cette nature. Et les zoos entretiennent ces modes de pensées en donnant à voir des animaux exotiques jugés plus charismatiques, plutôt que de faire de la conversation d’espèces locales dans leur habitat naturel, par exemple avec le renard, un animal essentiel à notre écosystème mais que le dogme des chasseurs a décidé d’éradiquer. On pourrait aussi citer les loups, les ours ou les oiseaux. Parce que quand on regarde un oiseau on dit « c’est un oiseau » alors qu’il en existe des centaines d’espèces qui ont tous un mode de vie, un langage et un rôle à jouer.

B : C’est vrai qu’on connaît mal les espèces animales qui vivent près de nous. J’ai appris il y a quelques jours que de nombreuses espèces d’oiseaux ont une espérance de vie de 15 ou 20 ans, je pensais qu’un oiseau vivait 2 ou 3 ans maximum, mais pas du tout. C’est fou de ne pas considérer ces savoirs comme essentiels !

AM : Mais oui, on a une méconnaissance totale de notre faune locale et on veut aller chercher celle de pays lointains pour l’enfermer dans des enclos et venir les observer le week-end, sous prétexte d’acquérir des connaissances sur le monde animal. Résultat les enfants savent ce que mangent les lions dans la savane mais ils n’ont jamais pris le temps d’observer un renard. Et pendant ce temps, les lions disparaissent, les renards disparaissent et cette destruction des écosystèmes nous met en danger. Et personne n’en parle, surtout pas les zoos. Parce que quand on défriche des hectares pour monter des murs autour et mettre 2 lions dedans, on tue des milliers d’animaux qui vivaient tranquillement là avant. Ça ne sert à rien d’aller faire de la conservation en Afrique alors qu’on tue des milliers d’espèces en France, ça c’est du colonialisme vert. 

B : Ça traduit aussi cette manie qu’ont les occidentaux de vouloir contrôler le vivant et la nature. Pourtant on voit bien, dans le cas de catastrophes naturelles, qu’on ne contrôle rien et que quand on dérègle un équilibre, la nature nous le fait toujours payer. C’est tout notre rapport à la vie qui est à revoir, non ?

AM : Mais oui ! Pour l’homme, chaque élément dans la nature doit avoir une fonction, alors que la nature n’a pas besoin de fonctions pour être. Et cette façon qu’on a de tout vouloir rationaliser, c’est grave parce que ça nous conduit à tout détruire. En Europe, on a bousillé toute notre faune et toutes nos forêts. Il n’y a plus de forêt primaire en Europe !

C’est en se renseignant, en s’éduquant, en étudiant la notion d’écosystèmes, comme dans la permaculture, qu’on peut changer les choses. Savoir qu’il n’y a pas besoin de tout contrôler, qu’un arbre n’a pas besoin d’être taillé, que ce n’est pas grave d’avoir un roncier chez soi parce que le roncier c’est la base de la biodiversité. Pareil, les animaux, ils se contrôlent eux-mêmes, ils n’ont pas besoin que des chasseurs les régulent. Il s’agit de revenir aux bases, en fait.

B : Les enfants représentent un bel espoir pour faire changer les mentalités, personnellement je n’ai jamais rencontré d’enfants de 5 ans qui trouvait cool de tuer des animaux ou de les maltraiter, donc a priori, si on sensibilise les enfants dès le plus jeune âge, il y a peu de chances pour qu’ils deviennent des superprédateurs.

AM : Oui, et ça commence peut-être par le fait de leur dire, quand ils mangent de la viande, qu’il s’agit en fait d’animaux morts, chose qu’on ne dit jamais. Et ça c’est grave parce qu’on empêche les connexions de se faire. On sort de cet état de nature en oubliant de dire que ce qu’on mange ce n’est pas du jambon mais une partie d’un animal qu’on a fait naître, vivre et mourir juste pour nous permettre de le manger alors qu’on aurait pu s’en passer.

Dans les écoles, on montre que les animaux sont plus « heureux » quand ils sont dans la nature parce que c’est là qu’est leur maison, leur famille. Si on les en arrache, ils sont forcément moins « heureux ». On présente simplement la réalité telle qu’elle est, comment marche l’élevage animal, aussi. Rien que ça, ça permet de réaliser ce qui se cache derrière des mots comme abattoir ou boucher, ce sont des mots qui ont été normalisés alors qu’ils sont pourtant ultra-violents. J’ai l’impression que cette normalisation de la violence alliée au fait qu’on vit dans une société déconnectée de la nature explique qu’on soit à ce point névrosés. La vie n’a plus de valeur. Enfin si, elle a une valeur, mais strictement économique. Du coup, pour exister, on consomme, c’est tout ce qui nous reste.

B : Et ça nous rend intolérant à la frustration. La plupart des gens savent que ce n’est pas cool d’aller admirer des animaux en cage mais ils n’ont pas envie de s’en priver, de s’empêcher de faire ce qu’ils ont envie de faire. Est-ce que c’est pas ça aussi, le problème ?

AM : C’est exactement ça. Mais c’est vrai pour toutes les problématiques environnementales. On est tous d’accord pour dire qu’il faut faire quelque chose pour l’environnement mais on n’a pas envie de s’empêcher de voyager, d’acheter de la fast-fashion. J’espère que le covid changera quelque chose, que la prochaine génération pensera différemment. Déjà ma génération, c’est la génération du milieu. On a été élevé avec tout ce qu’on voulait, avec l’idée que tout était possible et accessible, que bac+5 était égal à 5 millions d’euros par an. Sauf que du coup, on s’est pris toutes les crises climatiques, économiques, environnementales dans la figure parce qu’en voulant toujours plus on détruit tout.

B : Et puis est-ce que le fait de tout avoir rend plus heureux ? Parce que souvent, on court après l’argent sans même savoir pourquoi. Juste parce que pour exister aux yeux des autres, pour avoir de la valeur aux yeux de la société, il faut posséder des choses.

AM : C’est ça, on n’existe plus qu’à travers le regard de l’autre et ça, ça nous tue à petit feu. On n’arrive pas à être soi-même, à s’affirmer, à dire ce qu’on pense, à penser par soi-même. Une fois de plus, je suis persuadée que le fait de ne plus communiquer sincèrement avec l’autre, ça nous rend névrotique, on devient fou. On est juste les uns à côté des autres mais on n’est plus jamais l’un avec l’autre. Du coup les événements comme la coupe du monde revêtent une importance démesurée parce que ce sont les seuls moments qui nous rassemblent, qui nous unissent vraiment. On a perdu le sens du collectif, on ne communie plus.

B : D’ailleurs, c’est quelque chose qu’on voit dans le règne animal et qui pourrait nous inspirer, je pense par exemple aux fourmis, ou aux abeilles qui ont un sens du collectif incroyable. Chez nous, c’est le règne de l’individualisme qui enferme chacun dans ses peurs et amène à considérer l’autre comme un potentiel ennemi. Quand on est dans la peur, on ne peut pas s’ouvrir, on ne peut pas comprendre et être dans l’amour.

AM : Exactement. Il n’y a jamais de lâcher prise et comme on ne se connaît pas nous-mêmes, on ne peut jamais être à nu. Et ça c’est renforcé par les réseaux sociaux, sur lesquels chacun joue un rôle auquel il finit par croire. Et c’est grave.

B: C’est également renforcé par l’école : la loi du plus fort qui règne dans la cours, la peur du rejet et du harcèlement n’aident pas à s’ouvrir à l’autre. Ça incite au contraire à gommer sa personnalité, à se conformer, à être dans l’apparence plutôt que dans l’être pour être aimé. Ce qui fait qu’à la fin, les enfants ne savent plus qui ils sont.

AM : J’ai été prof pendant quelque temps et en effet, on produit des élèves à la chaîne et ceux qui ne suivent pas sont laissés de côté. Et puis il y a encore ce productivisme poussé à l’absurde. Je me rappelle d’un élève qui avait 18 de moyenne et qui voulait être pâtissier. Et tout le monde lui disait « ben non, avec une telle moyenne, il faut que tu fasses des études ». Je lui ai dit « mais si tu veux être pâtissier, si c’est ça qui te fait vibrer, fais-le ! Tu t’en fiches de ce que les autres te disent ! Et si dans 5 ans tu as envie de faire autre chose, tu changeras, rien n’est définitif. »

On perpétue des modèles du type : si tu travailles bien à l’école, tu pourras faire des études, tu deviendras cadre, tu gagneras plein d’argent, t’auras une belle maison, une grosse voiture et tu vaudras mieux que les autres. Du coup quand tu iras faire des courses avec tes enfants tu pourras leur dire, en passant devant la caissière, qu’elle a raté sa vie parce qu’elle gagne pas assez pour compter aux yeux de la société.

B : Alors que si ça se trouve, elle est bien plus heureuse que toi parce qu’elle a compris des choses que tu n’as pas compris sur le sens de la vie…

AM : Grave !

B : On s’éloigne un peu de la cause animale mais  je pense que c’est lié parce que pour prendre conscience de l’absurdité d’enfermer des animaux dans une cage, il faut d’abord avoir une vraie réflexion sur le sens de sa propre existence.

AM : Mais c’est sûr et certain ! Le fait de transformer l’animal en objet de consommation, en marchandise, ça nous empêche de voir la prison dans laquelle il est, de se projeter dans ce qu’il vit, de se demander « mais moi, qu’est-ce que ça me ferait d’être enfermé là-dedans et de voir des gens défiler pour m’admirer ? ». L’animal dans un zoo, c’est comme un tableau vivant : tu passes d’une scène à l’autre et la configuration du lieu t’empêche d’avoir cette réflexion. Il n’y a pas cette proximité et cette empathie avec l’être vivant qui est en face de toi. C’est dans un décor, c’est normalisé, tu as le discours marketing qui t’explique que tout va bien.

Pourtant, il faut prendre conscience qu’en faisant ça, on se nourrit de l’autre, on se nourrit de l’animal en cage. On s’achète une conscience en se disant qu’il est protégé, comme ça on gomme tout l’aspect problématique de la chose, on se persuade qu’on fait juste plaisir à son enfant, en plus tout le monde le fait donc où est le mal ? Et puis je vais prendre en photo le tigre parce que c’est celui que tout le monde prend en photo, c’est lui la star. On ressent peut-être aussi une impression de supériorité parce qu’on est du bon côté des barreaux.

En plus de ça, le fait de voir des cages remplies, ça nie la réalité. Si les zoos voulaient vraiment représenter la réalité, ils présenteraient des cages vides parce que c’est ça qui se passe dans la nature, les animaux disparaissent ! Là, cette réalité est cachée. Du coup, tu fais des selfies devant la cage aux lions, tu bois ton coca avec une paille en plastique en admirant les tortues…

B : Et tu vas voir les chimpanzés en mangeant ta crêpe au Nutella…

AM : C’est exactement ça ! Et ça aussi, ça m’énerve, ce genre d’endroits nie complètement notre impact environnemental, les gens ne voient même plus que leurs comportements tuent les animaux qu’ils viennent admirer. C’est absurde : il n’y a plus aucune réflexion, c’est fou !

B : Tu parlais d’alternatives, quelles sont pour toi les alternatives saines au zoo ?

AM : Il y a pas mal d’associations qui proposent des balades d’observation en forêt, c’est intéressant parce que ça permet de découvrir l’animal dans son milieu naturel, on explique comment il vit. Même si tu ne le vois pas, tu découvres des traces de son passage, et comme c’est à côté de chez toi, tu n’auras plus la même vision de ton environnement. Si tu as été habitué à constater que partout autour de toi, des animaux vivent, que c’est leur maison, ça ne te viendra pas à l’idée de polluer. Tu sais que les animaux sont là, ils ne sont pas à ta disposition parce qu’ils ne sont pas dans des cages et tu es aussi dans leur maison. Protéger leur maison, c’est protéger ta maison.

Il y a aussi pas mal de structures d’accueil qui s’ouvrent pour recueillir les animaux qui ne peuvent pas être remis dans leur habitat naturel. Du coup même si les animaux sont en cage, le contexte et le discours est différent, on explique pourquoi ils sont là, ce qu’ils ont subi, les traumatismes que ça leur a causé. Souvent ce sont des animaux récupérés dans des cirques ou chez des particuliers donc ils sont là à cause de l’homme et ça te remet en question. On se dit qu’on les voit mais qu’on préfèrerait qu’ils ne soient pas là. Et puis dans certaines associations, les visiteurs peuvent apporter des soins aux animaux, on n’est donc plus dans l’animal objet ou le tableau vivant. Alors forcément, nous on espère que ces structures-là disparaîtront un jour parce qu’il n’y en aura plus besoin mais en attendant, la société étant ce qu’elle est, aider ces structures et leur rendre visite, c’est faire au mieux.

Après, il s’agit surtout d’avoir un rapport à la nature local et bienveillant, cultiver son potager, s’intéresser à la permaculture. En ville, il y a aussi tout ce qui est animaux liminaires. Il faudrait changer notre rapport aux rats, aux canards, aux pigeons, apprendre à connaître ces animaux bien au-delà des clichés.

B : Et puis se responsabiliser aussi, s’interroger sur son impact environnemental, parce que concernant les rats par exemple, tout le monde les déteste mais personne ne se demande pourquoi ils sont là. Or si les gens étaient moins sales, ils seraient moins nombreux.

AM : Ça, c’est quelque chose que la société fait très peu et quand elle le fait, c’est de la poudre aux yeux. Quand on pleure tous parce que les abeilles disparaissent, il faudrait peut-être se renseigner sur le pourquoi, prendre conscience que quand on consomme des produits traités au glyphosate, on participe à cette disparition en plus de s’abîmer la santé. Prendre conscience qu’on peut faire changer les choses si on le veut vraiment. Alors certes, ça dévie un petit peu mon quotidien et mon confort mais là, on parle juste de réduire sa consommation de viande et, grâce aux économies réalisées, de consommer des fruits et légumes bio. Ça va, y’a pire comme sacrifice.

C’est pareil, ne pas payer 20 balles pour aller voir 2 zèbres, ça va pas te tuer. A la place, tu peux aller visiter des musées. Les musées d’histoires naturelles, par exemple. Alors oui, les animaux ils bougent pas, mais au moins tu apprends des choses, comme par exemple, pourquoi telle ou telle espèce a disparu à cause de l’homme.

L’essentiel, c’est d’être en adéquation avec ses valeurs, de pouvoir se regarder dans le miroir avant d’aller se coucher en se disant « je suis pas parfaite mais au moins j’ai fait ci ou ça aujourd’hui et ça, ça a empêché potentiellement ça donc moi, je n’ai plus ma part là-dedans. »

B : Si tu devais avancer un dernier argument pour convaincre ceux qui pensent encore qu’aller dans les zoos, c’est pas si grave ?

AM : Je leur dirais “Mettez-vous à leur place !” Ça fait un an qu’on est en confinement, être privé de liberté, je pense qu’on sait désormais ce que ça fait, même si on peut encore sortir de chez nous, imaginez-vous en cage toute votre vie, totalement privé de votre libre-arbitre, sans possibilité de choisir ceux avec qui vous partagez votre cage, juste pour le plaisir d’autres êtres vivants…

Pour soutenir l’association, vous pouvez faire un don, les suivre sur Instagram ou Facebook mais aussi les contacter si vous voyez des animaux sauvages en captivité. Vous pouvez avoir une impression d’impuissance mais eux savent quoi faire ! Pour les contacter, rendez-vous sur le site internet de Code Animal : https://www.code-animal.com/

Crédit photo : Sophie Wyseur, pour Code Animal