Depuis toujours, Marcia de Carvalho, styliste et créatrice de mode franco-brésilienne, est passionnée de mailles et de recyclage. Il y a 5 ans, elle a créé les Chaussettes Orphelines, une marque de mode dessinée et fabriquée en France à partir de chaussettes orphelines qu’on lui envoie de toute l’Europe. Une idée géniale qui transforme l’inutile en utile pour le plus grand bien de l’environnement. Rencontre avec la créatrice…

Une femme d’affaires et un inventeur visionnaire

Marcia a vécu au Brésil jusqu’à l’âge de 20 ans. Elle est née à San Paolo et a grandi dans de petites villes de Province entourée de parents aux personnalités complémentaires qui lui ont transmis leur passion respective.

« Mon esprit entrepreneur me vient probablement de ma famille. Quand on voit ses parents créer des entreprises à tour de bras avec beaucoup de réussite, ça débride la créativité et ça donne un modèle de possibilités. Par la suite, c’est plus naturel d’entreprendre. »

Sa mère était entrepreneuse dans la mode et tenait un atelier de maille. D’elle, Marcia a tiré son amour pour les matières naturelles et les grosses machines qui permettent de les transformer. Son père, quant à lui, avait plusieurs entreprises et passait de longues heures dans son atelier d’inventeur.

« Mon papa avait plusieurs métiers et plusieurs entreprises avec un esprit hautement solidaire. Il a travaillé avec des personnes fragilisées qui avaient perdu leur emploi, créé des entreprises avec des personnes qui portaient des projets en lesquels il croyait. Il avait aussi une entreprise dans l’informatique, une usine de glaces aux parfums exotiques et il recyclait déjà les cartouches d’encre dans les années 75/80. A l’époque, personne n’en parlait. Il était visionnaire et créatif. »

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 A la croisée des chemins

Le parcours de Marcia se situe donc à la croisée des chemins entre l’univers de sa mère, femme d’affaires, excellente gestionnaire et créatrice de mode, et celui de son père, plus libre et aventureux. C’est notamment de lui que lui vient son intérêt pour l’innovation par le recyclage ainsi que ses valeurs de solidarité et d’engagement sociétal. Après avoir obtenu son bac, elle choisit  de poursuivre des études de sociologie puis des études de mode qui l’amènent en France.

« Je ne savais pas ce que je voulais faire de ma vie mais je savais que je voulais faire quelque chose pour une société plus juste. Je n’avais pas encore d’idée de comment j’allais travailler mais mon énergie me faisait aller dans cette direction. J’ai donc d’abord étudié la sociologie mais il me manquait la partie créative, qui me tenait à cœur, donc après la sociologie, je suis venue en France pour étudier la mode. Et beaucoup plus tard, j’ai associé les deux. Aujourd’hui mon projet consiste à innover dans la mode pour contribuer à construire un monde meilleur. »

Le recyclage avant l’heure

En 1992, elle créé une première collection de vêtements sous la marque éponyme Marcia de Carvalho, qui sera distribuée en France, en Europe, au Japon et aux USA. A une époque où le recyclage et l’écologie sont encore des sujets très confidentiels et peu porteurs, elle a l’idée de travailler à partir de matériaux recyclés. Pour se procurer sa matière première, elle se rend par exemple dans une usine où elle récupère des serpillères. Par la suite, elle gardera cette logique qui consiste à récupérer et recycler.

« La particularité de mon travail, ça a toujours été la maille. Les serpillères, c’était une collection mais il y a eu d’autres détournements et réutilisations. A l’époque, ce qui me plaisait c’était l’idée de transformer l’inutile en utile. C’est une question de bon sens que d’utiliser ce qu’on a sous la main pour le transformer en autre chose. Aujourd’hui, par exemple, on revient sur le local parce qu’on se rend compte que faire traverser la planète à tout ce qu’on consomme, ça n’a pas de sens. De même, j’aime beaucoup ces entreprises qui font un effort sur l’emballage, qui vendent en vrac. Il faut innover pour réduire nos déchets, favoriser l’économie circulaire. »

Parallèlement, elle travaille comme styliste pour de grandes marques comme Chloé, Olka, Azzaro, pour qui elle dessine des collections en maille. Elle travaille également pour la grande distribution.

« Je voyageais beaucoup en Chine, en Inde, en Italie, j’ai donc pu voir comment les choses étaient produites, ce qui m’a amené à m’intéresser à d’autres modes de fabrication. J’ai intégré le quartier de la goutte d’or en 2001 et puisque j’étais dans un quartier populaire où il y avait beaucoup à faire, j’ai eu envie de faire un travail social. C’est là qu’est née l’idée des chaussettes orphelines. »

La naissance des chaussettes orphelines

En Octobre 2008, elle décide de présenter un projet pour le grand prix de la création de la ville de Paris. Elle trouve l’inspiration dans l’armoire de ses enfants où un stock de chaussettes orphelines attend sagement son heure.

« J’ai pris ces chaussettes et je les ai transformées en bonnets, en petits manteaux et en tableaux textiles. J’ai présenté ça et ça a eu un très bel impact donc j’ai continué dans cette direction. J’ai fondé l’association Chaussettes Orphelines pour sensibiliser au recyclage des déchets textiles au travers de la réalisation de créations artistiques réalisées en chaussettes. »

L’association a également une dimension solidaire. Elle organise notamment des ateliers d’insertion pour les enfants du quartier de la goutte d’or et pour les femmes vivant dans des foyers d’hébergement des Yvelines.

 

Une méthode de fabrication solidaire et écologique

En 2009, l’année de la France au Brésil, Marcia développe un projet avec un groupe d’artisans au nord-est du Brésil. Elle y amène des étudiants français pour travailler de manière collaborative. Cette initiative génère beaucoup d’intérêts, notamment dans la presse, et elle récolte de plus en plus de chaussettes orphelines.

« J’ai donc commencé à chercher des partenaires. J’ai travaillé avec des ingénieurs pour concevoir un procédé de recyclage industriel pour ces chaussettes et je travaille avec une filature française pour transformer les chaussettes en un nouveau fil 100% recyclé. »

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Pour fabriquer ce fil, plusieurs étapes sont nécessaires. Il faut tout d’abord séparer les pièces par couleurs. Une étape très importante d’un point de vue éthique et environnemental. Non seulement car les personnes qui font ce tri sont en insertion sociale et économique mais également parce que le fait de trier les chaussettes en amont permet de ne pas avoir à teindre les fibres par la suite. Or la teinture a un impact négatif sur l’environnement : cela nécessite beaucoup d’eau, une grande consommation d’énergie et cela peut également générer de la pollution à cause des produits chimiques utiliser dans les teintures. Le tri réduit donc considérablement l’empreinte carbone du processus du recyclage.

Les chaussettes sont ensuite transformées en fibres : on obtient une bourre de laine qu’on va ensuite filer à nouveau. Le fil est vendu sous forme de pelotes à tricoter ou bien transformé en nouvelles chaussettes, gants, bonnets, écharpes, sacs, vêtements… vendus sur la boutique en ligne de la marque et auprès d’un réseau de revendeurs.

« On a vraiment créé le cercle vertueux de la chaussette ! Aujourd’hui la boucle est bouclée, c’est vraiment de l’économie circulaire. »

Une paire de chaussettes recyclée coûte 17€. Une somme qui peut sembler élevé comparé au prix que coûte une paire de chaussettes en supermarché, par exemple, mais c’est en réalité le vrai prix d’une paire de chaussettes fabriquée intelligemment et localement. C’est le prix de l’éthique et de la qualité. Car non seulement le processus de fabrication prend soin de l’environnement mais il permet en plus de limiter le nombre de chaussettes esseulées qui finiront dans les décharges ou les incinérateurs.

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Le monde se réveille

Marcia a encore plein d’idées pour valoriser, transformer et inventer de nouveaux objets avec toutes sortes de matériaux recyclés. Pour elle, on vit un moment très particulier. Le monde se réveille. La nature nous rappelle à l’ordre et c’est à chacun de relever le défi qu’elle nous lance. Il s’agit de changer notre façon de penser, de fabriquer, de consommer et d’innover pour être en phase avec les enjeux environnementaux d’aujourd’hui. Arrêter de transformer l’utile en inutile et au contraire, transformer les objets devenus inutiles en nouveaux matériaux qui pourront servir à créer de nouvelles choses.

« On a parfois tendance à se concentrer sur ce qu’il y a de négatif mais il y a aussi des choses merveilleuses qui se passent aujourd’hui. Il faut regarder le côte positif du moment que nous vivons. Il y a plein d’idées géniales qui naissent. Des gens en inspirent d’autres et petit à petit, les choses avancent vers de meilleures conditions de fabrication, une prise en compte de l’humain, une société plus juste. »

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Ainsi, après avoir longtemps considéré comme un progrès le fait de faire fabriquer à bas coût des produits jetables à l’autre bout du monde pour mieux consommer à outrance, la conception de l’innovation change. On innove désormais en consommant local, en réduisant notre part de déchets, en transformant l’existant plutôt qu’en créant du nouveau, en consommant moins mais mieux.

Aujourd’hui et demain

C’est un travail collaboratif, en quelque sorte. Pour Marcia, chaque initiative compte et peut avoir un impact fort quand elle est reprise et qu’elle éveille les consciences.

« Je me rappelle quand Nicolas Hulot avait sensibilisé à la pollution des mégots de cigarettes. On ne se rendait pas compte du pouvoir de nuisance d’une si petite chose. Les gens en ont pris conscience grâce à lui et des initiatives sont nées de ça. »

On pense par exemple aux points de collecte de mégots et à certains projets d’entreprises qui recyclent ces mégots pour en faire des vêtements, des objets, des isolants, etc. Quand on sait qu’un seul mégot peut polluer durablement 400 litres d’eau et que des millions de mégots se retrouvent chaque année dans les océans, ces initiatives sont tout sauf anodines. Chaque prise de conscience amène donc de nouvelles idées, chaque innovation fédère et en inspire d’autres.

« Pour ça, il faut faire des rencontres, parce que tout seul, on ne peut pas aller très loin. C’est les rencontres qui nous donnent des idées, nous font prendre des directions. D’abord, on commence à créer quelque chose seule et puis on rencontre des gens qui nous apportent de nouvelles compétences, de nouveaux projets. D’ailleurs, on créé en ce moment une nouvelle entreprise avec 2 associés qui vont m’aider à faire grandir le projet. On travaille notamment à la création de tissus pour faire de la petite maroquinerie, des vêtements, des sacs. On va inclure d’autres matières à recycler comme des chutes de cuir pour créer une collection de sacs. On a également un projet qui va voir le jour avec le Petit Dakarois. Ce sont des bombers avec un côté wax et un côté en tissu recyclé. On aura notre défilé solidaire aux grandes écuries du château de Versailles en juin prochain !   »

En attendant de découvrir ces nouveaux projets, vous pouvez retrouver la collection des chaussettes orphelines sur la boutique en ligne.

La marque est également présente sur Facebook et sur Instagram.