Viviane est française d’origine asiatique. Elle vit depuis 14 ans à Singapour où elle rencontre beaucoup d’occidentaux d’origine asiatique qui, comme elle, sont confrontés aux regards posés sur leur double-culture. Ils partagent les mêmes expériences, les mêmes ressentis. Viviane a voulu partager leur histoire et a créé pour cela le Banana Split Project. Un podcast passionnant sur l’identité, la double-culture et le regard de l’autre.

Les bananes, c’est l’expression humoristique utilisée pour définir les français (ou tout autre occidental) d’origine asiatique. Une expression qui vient de l’analogie avec ce fruit jaune à l’extérieur et blanc à l’intérieur. Les bananes ressemblent à des asiatiques mais se sentent en réalité bien plus français que chinois ou indonésien. Un paradoxe qui n’est pas sans conséquence sur la construction de leur identité.

Aujourd’hui, à l’heure où les jeunes générations s’expatrient et voyagent comme aucune autre auparavant, de nombreuses « bananes » retournent vivre en Asie, dans leur pays d’origine ou ailleurs. L’occasion pour eux de renouer avec leurs racines, de s’interroger sur leur histoire et d’expérimenter une autre perception d’eux-mêmes à l’aune du regard que les populations locales portent sur eux. Dans son podcast, Viviane explore avec eux les conséquences de cette double-culture.

Au départ, beaucoup de France et un peu de Chine

Viviane est née à Strasbourg, d’une mère hong-kongaise et d’un père chinois d’Indonésie.

« Ma grand-mère maternelle est une artiste, chanteuse et musicienne. Elle était venue en France pour poursuivre sa carrière et avait laissé ma mère avec son père à Hong-Kong. Après son bac, ma mère est venue la rejoindre à Strasbourg pour étudier. Mon père est arrivé à la même époque, dans les années 70. Il y avait alors très peu d’asiatiques à Strasbourg, ils se sont donc bien trouvés ! »

La culture asiatique, un petit plus

Elle grandit à Strasbourg jusqu’à l’âge de 20 ans dans une famille qui, sans renier sa culture asiatique, ne la cultive pas particulièrement. Ses parents souhaitent avant tout s’intégrer à leur nouvelle culture française.

« Je parlais un peu le mandarin à la maison parce que c’était la langue commune de mes parents mais à partir du moment où je suis allée à l’école, j’ai fait un blocage. J’ai subi un peu de racisme, on me traitait de ‘chinetoc’, je ne comprenais pas ce que ça voulait dire mais après ça, j’ai choisi la langue française. A la maison mes parents continuaient à me parler en mandarin et je répondais exclusivement en français. »

Elle grandit donc en se sentant 100% française. Dans l’école qu’elle fréquente, les enfants sont de toutes nationalités et elle se fond dans la masse de toute cette diversité. Son statut de bonne élève l’aide aussi à se sentir pleinement française et intégrée.

« On mangeait asiatique presque tous les jours à la maison, en alternance avec des plats français  (ma mère peut même cuisiner la choucroute alsacienne !), je suis allée en Chine quand j’étais enfant, j’avais de la famille restée en Asie, des cousins notamment, mais nos contacts étaient anecdotiques. La culture asiatique, pour moi, c’était juste un petit plus. »

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L’envol pour Paris puis Singapour

A 20 ans, elle quitte Strasbourg pour Paris où elle intègre HEC. Elle s’y retrouve entourée de différentes nationalités et là encore, ses origines asiatiques ne sont pas un sujet. Elle en sort en 2002 et travaille pendant 4 ans, notamment dans une agence événementielle.

« Puis en 2006, mon mari a eu une opportunité professionnelle à Singapour et ça nous paraissait être une bonne destination. C’était central en Asie du sud-est, on pouvait voyager. On pensait rester 2 ou 3 ans, on se disait qu’on irait peut-être en Chine plus tard. On était jeunes mariés donc tout était possible. On ne pensait pas s’établir et puis on n’a pas vu le temps passer : aujourd’hui ça fait 14 ans qu’on vit ici ! »

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En arrivant en Asie, elle éprouve le besoin de se réinventer professionnellement et de renouer avec la musique qu’elle avait appris, enfant, au conservatoire de Strasbourg. Elle intègre donc l’orchestre de l’opéra de Singapour en tant que violoniste et donne des cours de violon. Par la suite, elle conservera ce besoin de se lancer régulièrement dans de nouveaux projets professionnels, de nouveaux défis.

« Dans la culture asiatique, les mamans sont très connues pour pousser leurs enfants à l’école, faire en sorte qu’ils aillent le plus loin possible. Mon père, lui, me disait que dans la vie, il fallait que je fasse ce que j’aime, que c’était plus important que l’argent. Il me disait aussi qu’il fallait que je sois mon propre patron pour être libre. J’ai donc eu les 2 écoles. J’étais contente de faire des études, je ne me suis jamais forcée, mais j’ai toujours gardé à l’esprit que je devais faire ce qui me plaisait. »

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Un projet en amenant d’autres

Quelques années après leur arrivée à Singapour, elle devient maman, ce qui apporte de grands changements dans sa vie professionnelle et beaucoup d’interrogations sur les valeurs, les langues et la culture qu’elle souhaite transmettre à ses enfants avec son mari.

« On est français tous les deux donc on voulait leur transmettre cette culture, bien sûr, mais on voulait aussi qu’ils maîtrisent l’anglais de manière bilingue. On les a donc mis dans une crèche où on leur parlait en anglais et en mandarin. A la maison, on leur parlait français donc on était content qu’ils puissent avoir les 3 langues. »

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La Petite école

Après la crèche, en revanche, les choses se compliquent. L’école locale ne permet pas d’apprendre le français, les apprentissages sont en anglais et centrés sur la culture locale.

« On souhaitait qu’ils soient dans un environnement international et qu’ils gardent la langue française. On s’est renseigné auprès de l’école française à Singapour mais il y avait une énorme file d’attente et un fort élitisme, avec une sélection sur dossier dès l’âge de 4 ans pour la section bilingue. Donc on a décidé de créer notre propre école bilingue à Singapour. »

Ils l’ont appelée la Petite école. Elle propose un apprentissage en français et anglais, avec 2 enseignants par classe, qui alternent 1 jour sur 2. L’enseignement est basé sur le programme français. Les enfants peuvent ensuite aller dans n’importe quelle école française partout dans le monde. L’école a été ouverte en 2012 et homologuée en 2013.

« Je l’ai vraiment fait pour mes enfants. C’était mon idée au départ et on l’a monté avec mon mari. Aujourd’hui on a 2 autres écoles, à Hô-chi-minh ville et à Bangkok et c’est mon mari qui gère ce projet. Pour ma part, je me suis beaucoup impliquée au moment du développement mais l’opérationnel m’ennuie vite. J’ai eu envie d’autre chose ! »

De nouveaux défis

Une application de calcul mental

Elle travaille ensuite à la création d’une application mobile de calcul mental, Dragon Whiz, à destination des enfants de 6 à 12 ans, le but étant de rendre le calcul mental amusant.

«  Je cherchais un nouveau projet, j’avais envie d’entrer dans le monde de la tech, voir comment ça fonctionnait, comment on créait une marque de A à Z. J’ai travaillé seule avec un développeur singapourien. Là encore, ça m’a été inspiré par mes enfants qui utilisaient beaucoup leur tablette. Je me suis dit que tant qu’à passer beaucoup de temps sur les écrans, autant qu’ils fassent des choses intelligentes. »

Le Banana Split Projet

En parallèle, elle lance son projet de podcast : le banana split Project. Un podcast né de son besoin de se reconnecter avec ses origines et de répondre aux nombreuses questions soulevées par sa double culture.

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« On m’a toujours posé beaucoup de questions depuis que je vis ici, que ce soit par la population locale ou bien en Thaïlande, au Vietnam, au Laos ou au Cambodge. Partout, on me parle naturellement dans la langue locale et quand on réalise que je ne la parle pas, on me demande d’où je viens. Quand je réponds que je viens de France, je sens que ça ne convient pas donc à chaque fois, il faut que je refasse tout mon parcours de vie. A Singapour, quand on rencontre des français, les gens me parlent directement en anglais et pensent que je suis locale. Ça m’a interpellée : je suis française, je me sens française, je pense comme une française, je monte des écoles françaises, c’est la seule langue que je maîtrise totalement et malgré tout, mon visage, quelque chose en moi n’est pas français. »

Elle en vient à s’interroger sur son identité et plus globalement, sur ce qui constitue une identité, ce qui nous définit en tant que personne, indépendamment de notre apparence et de nos origines. En voyageant avec son mari, elle se confronte également aux regards posés par les gens sur son couple mixte. Un regard parfois dur qui peut être blessant.

« Dans certains pays, notre couple n’est pas toujours bien perçu par les populations locales, on s’imagine que je suis une locale partie chercher un occidental et on n’aime pas ça. C’est bizarre, cette vision des choses, alors que le monde est tellement mixte ! »

En partageant ses expériences avec d’autres français d’origine asiatique, elle réalise qu’ils sont confrontés à la même incompréhension face à ce qu’on appelle la 3ème culture. Théorisée par David C. Pollock, ce terme de 3ème culture désigne la culture que se construisent les enfants qui grandissent dans une autre culture que celle de leurs parents : ils ne pensent pas vraiment comme leur parents mais pas non plus comme les personnes issues de la culture dans laquelle ils évoluent. Leur culture est hybride.

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Raconter des destins méconnus

Viviane veut donner la parole à ces enfants de 3ème culture afin de répondre aux questions qu’ils suscitent. Elle veut leur permettre de raconter leurs histoires familiales trop souvent méconnues. Naturellement discrète, la communauté asiatique prend rarement la parole pour raconter son histoire, contrairement à d’autres cultures qui ont une tradition de l’oralité plus développée.

« Nous on essaie toujours d’être discret, de ne pas faire de vagues, de ne pas déranger. Du coup, on ne connaît pas bien l’histoire de ces asiatiques venus en France. On ne comprend pas ce qu’ils ont vécu. Pour moi c’est devenu un combat : il faut que les gens comprennent et connaissent ces parcours de vie. Il faut qu’ils sachent que derrière tous ces asiatiques qui reviennent et pensent différemment parce qu’ils ont grandi en Europe, il y a des histoires difficiles. Leurs parents ont fui la guerre du Vietnam, du Cambodge, du Laos. Les chinois ont quitté leur pays à une époque où les conditions économiques étaient difficiles. Leurs enfants sont nés en France, ils y ont grandi, ils parlent français. Quand ils reviennent, en effet, ils ne sont plus tout à fait asiatiques. Et c’est ce que je veux faire comprendre aux populations locales. »

Une quête personnelle

Ce podcast, c’est aussi un besoin de se reconnecter à ses racines, de fouiller ses origines pour mieux se définir.

« J’avais besoin de le faire, c’était une quête personnelle. Je me posais beaucoup de questions et ça m’a aidé d’en parler avec d’autres. Au fond, peut-être que si je suis revenue vivre en Asie, c’était pour renouer avec ces racines asiatiques que je ne cultivais pas quand je vivais en France. De plus en plus, je cherche à en apprendre davantage sur mon histoire, notamment sur l’histoire de la Chine, les guerres, les migrations. »

Le podcast explore principalement le parcours de français d’origine asiatique mais aussi d’autres occidentaux, comme par exemple un australien d’origine vietnamienne (épisode enregistré en anglais) vivant à Singapour. Les prochains épisodes donneront la parole à des personnes métisses (franco-singapourienne) des couples (un espagnol d’origine taïwanaise marié à une thai), et d’autres vivant à Hong-Kong et au Vietnam. En attendant, n’hésitez pas à aller écouter les épisodes déjà disponibles.

Vous pouvez retrouver le podcast Banana Split Project ici :
www.anchor.fm/banana-split
www.bananasplitproject.com

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L’application Dragon Whiz est téléchargeable partout dans le monde, sur iOs et sur Android, disponible en français et en anglais. Elle permet d’affronter le calcul mental en devenant un dragon, et de s’entraîner en jouant intelligemment !