L’effet Matilda désigne le déni ou la minimisation dont font l’objet les femmes dans le domaine scientifique depuis la nuit des temps. Un phénomène qui explique pourquoi les grandes scientifiques se sont souvent vues privées de la reconnaissance qu’elles méritaient, leurs grandes découvertes étant de manière quasi systématique attribuées aux hommes avec qui elles travaillaient. D’aucuns trouveraient honteux de s’approprier le travail d’un autre, pourtant bien des scientifiques renommés n’ont éprouvé aucune culpabilité à se voir remettre des prix prestigieux pour des travaux réalisés par une femme restée dans l’ombre…

Mais d’où vient cet effet Matilda et comment le combattre ?

Au commencement, l’effet Mathieu

L’effet Mathieu est un phénomène mis en évidence par le sociologue Robet King Merton dans les années 60. Alors qu’il effectue des recherches sur la reconnaissance accordée aux personnes ayant fait avancer la recherche scientifique, il constate qu’il est très difficile, pour un illustre inconnu, d’obtenir de la reconnaissance pour un travail effectué, quand-bien même ce travail serait d’une grande qualité. A contrario, une personne ayant déjà une réputation établie parviendra sans difficulté à être créditée et plébiscitée pour de nouvelles découvertes.

Selon lui, l’aura dont bénéficie les grands scientifiques plonge leurs collaborateurs dans l’ombre, les dépossédant par la même de la reconnaissance qui leur est due. Il a notamment étudié la façon dont certains scientifiques ont pu acquérir de la reconnaissance au détriment de leurs proches qui étaient pourtant parfois à l’origine de grandes découvertes.

Les causes de ce mode de fonctionnement sont à chercher du côté du déterminisme social et de l’entre-soi qui valorise l’appartenance à un groupe plutôt que la méritocratie. Ceux qui font partie du groupe le plus puissant s’auto-légitiment, s’apportent soutien et visibilité afin d’entretenir leur statut de dominant. Ce faisant, ils excluent les autres.

Pour élaborer sa théorie, il se réfère à un verset de l’évangile selon Mathieu : Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on ôtera même ce qu’il a. Il nommera donc sa découverte l’effet Mathieu.

Quelques années plus tard, dans les années 80, Margaret Rossiter reprend ce concept et découvre qu’il est décuplé quand on l’applique spécifiquement aux femmes dans le milieu scientifique…

De Mathieu à Matilda

Margaret Rossiter est historienne des sciences. Au cours de ses travaux, elle a eu maintes fois l’occasion de constater la faible reconnaissance que les femmes scientifiques reçoivent pour leurs avancées. Celles-ci sont souvent privées du crédit qu’elles méritent et profitent bien moins des retombées de leurs découvertes que les hommes avec qui elles travaillent.

Quand des femmes font des découvertes scientifiques, elles en sont souvent dépossédées, leurs contributions sont effacées et la valeur accordée à leur travail est moindre, simplement parce qu’elles sont des femmes. Elle constate également que ce phénomène n’est absolument pas nouveau et que les femmes ont toujours été spoliées et niées par leurs homologues masculins.

Elle théorise ce phénomène et lui donne un nom : l’effet Matilda, en hommage à Matilda Joslyn Gage, féministe, sociologue et libre-penseuse ayant vécu au XIXe, qui fut la première à dénoncer cet état de fait, en ayant elle-même fait les frais.

Matilda Joslyn Gage (1826 – 1898)

Matilda_Joslyn_Gage

Dès le XIXe siècle, la militante féministe Matilda Joslyn Gage avait remarqué la tendance des hommes à s’approprier les travaux intellectuels des femmes.

Matilda Gage est née “dans la haine de l’oppression” : elle a grandi dans une maison appartenant au Chemin de fer clandestin, un réseau de routes et de refuges permettant aux esclaves des états du sud de fuir vers les états libres. Cette enfance la marqua à jamais et elle passa sa vie à défendre la cause des afro-américains, des natifs américains et des femmes.

En 1869, elle co-fonda, avec Elizabeth Stanton et Susan Anthony, la National Woman Suffrage Association (NWSA) ainsi qu’un journal, The Revolution. Elle aida également à fonder la New York State Woman Suffrage Association et rédigea la «Déclaration des droits des femmes des États-Unis» avec Elisabeth Stanton.

Dans ses livres, elle dénonce le manque de liberté des femmes, et notamment des mères de famille, et revendique l’égalité des droits. Elle affirmait aussi que les églises étaient un outil utilisé pour maintenir la suprématie des hommes blancs, constituant donc un rempart majeur à la libération des femmes. Une idée bien peu conventionnelle à l’époque !

Selon elle, ces mêmes hommes blancs, détenteurs du pouvoir, s’appropriaient le travail des femmes avec qui ils collaboraient et s’en attribuaient le mérite, ce qui leur donnait accès à des publications, des récompenses, des postes et des rémunérations dont les femmes qui oeuvraient dans l’ombre se voyaient injustement privées.

Elle a également constaté que le simple fait d’être une femme conduisait à être ignorée ou méprisée par les hommes à qui leurs travaux étaient soumis. De brillantes intellectuelles ou scientifiques n’ont jamais eu accès au statut qui aurait dû leur revenir alors que, dans le même temps, des hommes beaucoup moins brillants accédaient à des postes prestigieux qu’ils ne méritaient pas.
En hommage à Matilda Joslyn Gage, Margaret Rossiter nomma effet Matilda l’injustice dont les femmes sont victimes au profit des hommes dans l’exercice de leur profession.

Quelques exemples d’effet Matilda

 

Trotula de Salerne  (? – 1097)

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Chirurgienne italienne du 11e siècle, elle appartenait à l’école de Salerne et écrivit plusieurs traités sur la santé des femmes qui devinrent des ouvrages de référence traduits en plusieurs langues et posèrent les bases de la gynécologie. Elle avançait des théories révolutionnaires à l’époque, conseillant notamment l’usage d’opiacées pour apaiser les douleurs des femmes lors de l’accouchement, un point de vue en totale opposition avec celui de l’église qui estimait que les femmes devaient enfanter dans la douleur.

Dans son livre, Hypatia’s Heritage, Margaret Alic explique qu’on sait que cette femme a existé et qu’elle soignait bel et bien des femmes, son mari et son fils, médecins eux aussi, ayant apporté de nombreux témoignages, néanmoins son identité de femmes fut longtemps niée. D’abord parce qu’au 12e siècle, un moine estima qu’une personne capable d’écrire des livres aussi complets ne pouvait être qu’un homme, il recopia donc son nom en lui donnant une forme latine masculine, introduisant des siècles de confusion. Ensuite parce qu’au 20e siècle, l’historien allemand de la médecine Karl Sudhoff réfuta l’idée qu’une femme ait pu avoir écrit des traités de cette qualité, il la présenta donc comme une sage-femme, et estima que ces traités avaient du être écrits par des hommes. Elle ne fut donc pas nommée dans le Dictionary of Scientific Biography.

 

Lise Meitner (1878 – 1968)

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Physicienne autrichienne qui a fui l’Allemagne nazie pour la Suède durant la seconde guerre mondiale, elle a travaillé de très longues années avec Otto Hahn. Ils réalisèrent ensemble la première fission nucléaire en 1939 mais il fut le seul à être récompensé par le prix Nobel en 1944 pour cette immense découverte. Otto Hahn alla même jusqu’à nier que ce fut une injustice, estimant qu’il avait travaillé essentiellement seul, point de vue que peu semblent partager dans le milieu scientifique.

Elle ne reçut jamais de prix Nobel, malgré 3 nominations, mais fut maintes fois récompensée et plébiscitée par le grand public.

On donna son nom à plusieurs rues et écoles ainsi qu’à un institut de recherche à Berlin. L’Union astronomique internationale donna également son nom à deux cratères, l’un sur la lune, l’autre sur Vénus ainsi qu’à l’astéroïde (6999) Meitner. En 1997, le nouvel élément de numéro atomique 109 fut baptisé meitnerium à sa mémoire.

 

Chien-Shiung Wu (1912-1997)

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Physicienne sino-américaine, elle a fait des découvertes expérimentales majeures dont elle se verra dépossédée au profit des physiciens Tsung-Dao Lee et Chen Ning Yang qui étaient venues la voir pour qu’elle valide, par expérience, leur théorie sur la non-conservation de la parité.

Cette expérience a permis de réfuter une théorie jusque là considérée comme une loi intangible de la nature. Seuls Lee et Yang reçoivent le prix Nobel en 1957 pour ces travaux et le nom de Chien-Shiung n’est même pas citée.

En dépit de cet « oubli » , le savoir-faire de Chien-Shiung Wu lui a valu le surnom de “la première dame de la physique”, “la Madame Curie chinoise” ou encore la “reine de la recherche nucléaire ». Une bien maigre compensation pour cette femme brillante privée de la reconnaissance de ses pairs.

 

Rosalind Franklin (1920 – 1958)

Rosalind_Franklin

Biologiste moléculaire britannique, elle fit une avancée déterminante dans la découverte de l’ADN en obtenant la première photographie d’ADN par diffraction de rayons X, un cliché qui permit aux chercheurs James Dewey Watson et Francis Crick de démontrer la structure en double hélice de la molécule ADN en 1953. Ils avaient eu accès aux résultats de recherche de Franklin par le biais de Maurice Wilkins, physicien britannique.

Ils reçurent le prix Nobel en 1962 mais ne citèrent ni ne reconnurent jamais le rôle majeur joué par leur collègue féminine dans cette découverte. Trois hommes blancs qui s’unissent pour nier le rôle majeur joué par une femme et s’approprier le fruit de son travail, en somme.

Dans un livre paru 10 ans après la mort de la scientifique, James Dewey Watson ira même jusqu’à la décrédibiliser, la décrivant comme une personne acariâtre. La famille de Rosalind Franklin, ainsi que Francis Crick, s’opposèrent à ses propos. Il fallut attendre 2008, soit 50 ans après sa mort, pour que Rosalind Franklin obtienne enfin un prix d’honneur, le prix Louisa Gross Horwitz.

 

Marthe Gautier (1925 – )

©Amis Marthe Gautier.

Médecine et chercheuse française, elle découvre en 1958 que la trisomie 21 est due à un chromosome surnuméraire. Ses recherches et ses découvertes, effectuées à l’hôpital Trousseau, sont photographiées et présentées à un congrès scientifique de Montréal par un stagiaire du CNRS, Jérôme Lejeune.

Profitant de l’absence de Marthe Gautier au congrès, il s’attribue l’entière paternité de cette découverte, ne mentionnant même pas le nom de sa collègue. L’année suivante, en 1959, il reçoit le prix Kennedy.

En 2009, 50 ans plus tard, Marthe Gautier écrit s’être sentie comme une découvreuse oubliée dans un article rétablissant enfin la vérité.

Elle reçoit le grand prix de la fédération française de génétique humaine et en 2014, le comité d’éthique de l’INSERM reconnaît enfin son rôle dans la découverte de la Trisomie 21, admettant que Jérôme Lejeune n’y était finalement pas pour grand-chose. A l’âge de 88 ans, elle reçoit la légion d’honneur.

 

Jocelyn Bell (1943 – )

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Astrophysicienne britannique, elle est connue pour avoir découvert le premier pulsar, une découverte qui lui sera ravie par son directeur de thèse Antony Hewish. En effet, l’article annonçant la découverte était signé de cinq auteurs, Hewish étant cité en premier et Bell en second. Quelques années plus tard, en 1974, le prix Nobel fut attribué à Martin Ryle et Antony Hewish, privant Jocelyn Bell de la reconnaissance qui lui était pourtant dûe. Cela donna lieu à une vive polémique et l’astronome Fred Hoyle condamna cette injustice.

Dans la série britannique « Beautiful Minds » revenant sur sa carrière, elle affirme : « On peut s’en tirer extrêmement bien sans avoir obtenu de prix Nobel, j’ai eu de nombreux autres prix et tellement de récompenses et d’honneur qu’en réalité, je pense que je me suis bien plus amusée que si j’avais eu le prix Nobel. C’est un feu de paille en quelque sorte : vous l’avez, vous êtes heureux le temps d’une semaine , et tout est terminé, plus personne ne vous remet quoi que ce soit après, parce qu’il y a le sentiment que rien ne peut être au même niveau ».

Ce qui s’appelle prendre la vie avec philosophie…

En finir avec l’effet Matilda

Il existe bien d’autres cas d’injustices de ce genre que l’histoire s’est chargée d’effacer et nombre de femmes brillantes se sont vues scandaleusement dépossédées du fruit de leur travail sans que personne aujourd’hui ne s’en souvienne.

Et si les choses ont évolué positivement au cours des dernières décennies, il reste encore beaucoup à faire. Pour preuve, ces quelques constats accablants :

  •  En 120 ans, 817 prix Nobel ont été attribués à des hommes, seulement 47 à des femmes.
  • En France, seuls 2% des noms de rue sont attribués à des femmes.
  • Il n’y a que 2 femmes au Panthéon français et l’une d’elle y repose en tant qu’épouse. D’ailleurs, si on en croit l’institution, c’est “aux grands hommes” et aux grands hommes seulement que la patrie est reconnaissante…
  • Il n’y a que 6 femmes sur 37 membres de l’académie française, la première y étant entrée en 1980, après 345 ans d’existence de l’institution. C’est cette même académie française qui, en 1689, avait supprimé du dictionnaire les termes autrice, poétesse, peinteresse, philosophesse ou encore médecine, jusque là couramment utilisés.
  • Il n’y a que 6% de femmes dans les manuels scolaires, contre 94% de d’hommes.

Certaines injustices ne seront peut-être jamais rétablies, on peut néanmoins faire beaucoup pour en finir avec l’effet Matilda. Quelques pistes, au hasard :

Réécrire les manuels scolaires pour y faire figurer toutes les femmes brillantes qu’on y a oubliées ces derniers siècles, suggérant par conséquent à des millions d’enfants que seuls les hommes ont fait avancer l’humanité.

En finir avec le prix Nobel qui a tant oeuvré pour l’effet Matilda. Certains estiment que cette institution vieillissante récompensant de préférence des hommes occupant des postes prestigieux indépendamment de leur apport réel à l’humanité n’a plus lieu d’être. C’est l’idée de Clare Fiala et Eleftherios Diamandis, deux scientifiques canadiennes qui prônent l’abandon du prix Nobel au profit d’un système qui ferait la part belle à la collégialité, la collaboration et l’humilité.

Et surtout, bien choisir ses lectures et celles de ses enfants pour enfin réaliser l’immense apport des femmes dans tous les domaines, dénoncer le mépris dont elles ont trop souvent fait l’objet et donner aux futures générations les moyens et l’envie de faire beaucoup mieux que les précédentes.

A lire, seul.e ou avec ses enfants, pour lutter contre l’oubli :

  • Histoires du soir pour filles rebelles, Elena Favilli et Francesca Cavallo
  • Nous sommes tous des féministes, Chimamanda Ngozi Adichie
  • 100 grandes femmes de l’histoire, Clémentine V. Baron
  • Ni vues, ni connues, collectif Georgette Sand
  • Les Culottées, Pénélope Bagieu
  • Les femmes ou les silences de l’histoire, Michelle Perrot
  • Elles ont conquis le monde. Les grandes aventurières 1850-1950, Alexandra Lapierre, Christel Mouchard
  • Ces femmes qui ont changé le monde, John Prenis
  • 200 femmes de l’histoire : Des origines à nos jours, Yannick RESCH

Quand la manière de juger un travail quel qu’il soit ne sera plus associé au genre de la personne qui l’a effectué, l’effet Matilda n’aura plus lieu d’être. D’ici là, lisons, éduquons, apprenons et pensons différemment.

 

Sources :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Effet_Matilda

Hypatia’s Heritage, Margaret Alic

https://www.franceculture.fr/sciences/leffet-matilda-ou-les-decouvertes-oubliees-des-femmes-scientifiques

https://www.nouvelobs.com/rue89/notre-epoque/20180323.OBS4076/l-effet-matilda-ou-le-fait-de-zapper-les-decouvertes-des-femmes-scientifiques.html

https://www.britannica.com/biography/Matilda-Joslyn-Gage

https://histoireparlesfemmes.com/