À la fin des années 30 aux USA, deux femmes passionnées de moto, Linda Dugeau et Dot Robinson, créent le Motor Maids, le premier club de motardes de l’histoire. Leur but ? Faire changer le regard que l’on pose sur les femmes motardes à l’époque, inciter d’autres femmes à oser les rejoindre, soutenir des causes importantes à leurs yeux… mais surtout se retrouver pour chevaucher ensemble à travers le pays.

Motardes envers et contre tout

Durant la première moitié du XXe siècle, aux USA, au Canada et partout ailleurs, une femme était avant tout une mère et une épouse et gare à celles qui s’éloignaient de ce rôle imposé : elles se retrouvaient aussitôt marginalisées. Il n’était donc pas simple de vivre selon ses convictions, surtout lorsque l’on voulait être libre et faire preuve d’audace. Pourtant, cela n’empêcha pas certaines femmes de faire bouger les lignes et d’enfourcher une moto, alors même que cette activité naissante était, aux yeux de tous, fort peu recommandable pour la gente féminine.

En 1916 par exemple, peu avant l’entrée en guerre des USA, les sœurs Augusta (Gussie, 24 ans) et Adeline (Addie, 22 ans) Van Buren parcoururent plus de 8000 kilomètres sur leurs motos à travers les USA pour prouver que les femmes pouvaient faire de parfaites répartiteurs militaires. Elles portaient des jambières et des culottes en cuir, ce qui leur valut d’être arrêtées à de nombreuses reprises car il était alors interdit pour les femmes de porter des vêtements d’hommes.

Plus tard, en 1937, Sally Robinson, une résidente de Washington âgée de 27 ans qui pratiquait la moto depuis près de 10 ans voulut obtenir son permis moto. Elle passa brillamment l’épreuve écrite avant de pouvoir passer l’examen pratique. Elle dut pour cela venir accompagnée de son avocat. L’examinateur reconnut qu’elle manipulait sa moto aussi bien que n’importe quel homme mais refusa tout de même de lui donner son permis. L’histoire dit qu’après l’avoir copieusement insulté, Sally repartit tout de même avec son permis en main.

Quatre ans plus tard, Linda Dugeau et Dot Robinson créaient le Motor Maid Inc.

Linda Dugeau & Dot Robinson

Linda Dugeau était une grande passionnée de voyage et c’est cette passion qui l’a amenée à la moto. Son fiancé possédait une Harley Davidson et dès l’âge de 19 ans, elle l’accompagna dans ses périples et apprit à conduire elle-même sa propre moto. Elle n’aimait rien tant que partir sur les routes et sillonner le Canada ou les Etats-Unis, parfois en groupe, souvent en solo.

L’idée de créer un club de motardes lui vint quand elle apprit l’existence du Ninety-Nines, un club d’aviation fondé en 1929 et qui réunissaient les 117 femmes pilotes de l’époque dont Amelia Earhart, grande aviatrice. Linda voulut créer un équivalent de ce club pour les femmes pratiquant la moto. Dès 1938, elle se lança dans ce projet, contactant toutes les personnes qu’elle jugeait susceptibles d’être intéressées ou de pouvoir l’aider.

Elle rencontra ainsi Dot Robinson qui pratiquait elle aussi la moto depuis de très nombreuses années, participant notamment à des courses d’endurance qu’elle était souvent la première femme à remporter.

En 1940, par exemple, Dot établit un record en devenant la première femme à remporter une compétition nationale AMA (American Motorcycling Association). Une course épuisante que seuls 7 des 52 coureurs parvinrent à terminer. Après avoir remporté le Michigan State Championship et le Ohio State Championship, elle voulut participer à la National Endurance Run mais le directeur de l’AMA refusa sa candidature comme celles de toutes les femmes. Dot rassembla des milliers de signatures pour plaider sa cause.

« J’ai chargé ce grand carton de pétitions et je suis allée le voir, j’ai retourné le carton sur le bureau qui disparut sous les lettres. Plus tard, c’est devenu un ami et il m’a dit que personne n’avait jamais soulevé autant d’enfer dans tout le pays. J’ai renversé le motocyclisme, et c’était exactement mon intention ! »

La quête des premières Motor Maids

Dès 1939, Linda et Dot font donc équipe et parcourent le pays à la recherche de femmes pour rejoindre leur nouvelle organisation. Ce n’était pas simple car les femmes qu’elles approchaient avaient très peur de se voir marginalisées ou affublées d’une mauvaise réputation. De fait, à l’époque, une femme pouvait à la rigueur accompagner son mari à moto, mais conduire sa propre moto seule à travers le pays était tout à fait mal vue et de toute façon dangereux.

Pour Dot & Linda, ces craintes rendaient d’autant plus indispensable la création de ce club qui aurait pour mission d’offrir une légitimité à cette pratique, de la présenter sous un jour positif et de la démocratiser afin que toujours plus de femmes osent s’y mettre. Après 3 ans de recherche, elles réunirent 51 femmes qui devinrent les premières Motor Maids. Le club fut officiellement créé en 1941 auprès de l’American Motorcycle Association. Dot en fut élue présidente et le resta pendant plus de 25 ans.

Aujourd’hui, 77 ans après sa création, The Motor Maids est l’une des plus anciennes organisations de motardes d’Amérique du Nord. Elles comptent plus de 1 300 membres aux États-Unis et au Canada.

Les conditions et règles de conduite

Afin de remplir sa mission de démocratisation et de valorisation de la pratique de la moto par les femmes, il était essentiel que les membres du club fasse la meilleure impression possible sur la société de l’époque. En tant que présidente, Dot institua donc des règles à respecter.

La première condition pour devenir une Motor Maid était de posséder sa propre moto et de se conduire comme une dame en toutes circonstances. Aucune discrimination n’était faite quant à la marque ou au type de la moto. Du moment que vous aimiez rouler, vous pouviez postuler. Néanmoins, afin de s’assurer que les candidates remplissaient bien les conditions requises, elles recevaient une carte de membre temporaire pour une période de probation de trois mois au cours de laquelle on vérifiait leurs références et leur réputation. Quand il y avait un doute sur la qualité de la candidate, la décision d’admission était transmise à un comité secret de cinq membres pour un vote.

“En raison du secret du conseil, vous n’êtes jamais sûr de ne pas être assis à côté d’un membre du conseil, et cela nous aide à nous rappeler de toujours être conscient de l’impression que nous faisons sur les autres en groupe”, déclara en 1955 l’une des membres du club au magazine American Motorcyclist.

Dot institua également un uniforme : d’abord rose avec des gants blancs, il devient rapidement bleu royal et blanc argent avec un logo en forme de bouclier. Leur changement d’uniforme le plus récent consiste en un pantalon noir, des bottes noires, un col roulé bleu royal, un gilet blanc et des gants blancs.

Depuis leur création, les Motor Maids se sont toujours impliquées pour de grandes causes : elles viennent en aide aux gens dans le besoin au sein de leur communauté, elles soutiennent des organismes de bienfaisance, oeuvrent pour la sensibilisation au cancer du sein… mais surtout, elles roulent ensemble. Elles s’amusent, voyagent, partent à l’aventure et partagent leur passion.

« Dot a réellement ouvert la voie de la moto aux femmes. Elle a prouvé que vous pouvez être une femme et rivaliser avec les hommes sans pour autant les haïr. », peut-on lire sur le site du Motor Maids Inc.

 

Dot & Linda, motardes jusqu’au bout

Dot a continué à rouler toute sa vie. En 1971, elle et son mari revendirent leur concession Harley Davidson de Detroit et partirent sur les routes. Elle se fit faire une Harley-Davidson rose avec un support de rouge à lèvres intégré qu’elle montait vêtu de rose.

Elle roula jusqu’à 85 ans, âge auquel elle dut finalement renoncer à sa passion en raison d’un problème au genou. Elle eut cette réflexion : « J’ai commis une erreur fatale en cours de route, je suis devenue vieille ! » Elle mourut deux ans plus tard, le 8 octobre 1999. On estime que tout au long de sa vie, Dot a parcouru plus de 2,5 millions de kilomètres sur 35 motos différentes.

Linda, quant à elle, s’installa dans la région de Los Angeles dans les années 50. Une région qu’elle adorait car elle pouvait y rouler toute l’année. Elle avait la réputation d’être l’une des meilleures motardes des années 1950 et passait quasiment tout son temps sur les routes.

Un été, elle parcourut près de 6000 kilomètres en deux semaines. Un voyage au cours duquel elle visita l’usine Harley-Davidson, invitée par Bill Davidson lui-même, rendit visite à sa mère dans le Michigan et visita l’exposition universelle de New York. Lors d’un autre voyage solitaire, elle visita les régions sauvages du Canada sur des routes quasi impraticables, dans des régions inhabitées du pays. Elle est décédée le 17 février 2000, juste quatre mois après Dot. Elle avait 86 ans.

Aujourd’hui, grâce à Dot et Linda, les femmes représentent jusqu’à 9% de tous les nouveaux motards, et le club qu’elles ont créé ensemble continue de prospérer.

SOURCES

Motor Maids Inc.

Timeline :  https://timeline.com/motor-maids-2a8d052d57de

History by Zim : http://www.historybyzim.com/2013/10/dot-robinson-first-lady-of-motorcycling/